Banlieue parisienne, un beau matin de printemps 1997, je couvrais le travail d’une équipe composée de policiers des Renseignements Généraux et de l’Inspection du Travail chargée du démantèlement d’un atelier clandestin de confection de vêtements. C’était une action conjointe et coordonnée de plusieurs équipes, visant plusieurs objectifs disséminés dans Paris et sa petite couronne. Ancien policier de terrain j’étais habitué aux squats sordides où même les chiens avaient du mal à dormir, habitué aux appartements loués à des prix exorbitants par des marchands de sommeil à des humains trop pauvres pour pouvoir se rebeller ou même se révolter. J’étais habitué à la pauvreté côtoyant la richesse dans une normalité dissonante. Cette dissonance, dont le contraste n’a cessé d’augmenter, était plus discrète à cette époque. L’ombre de la pauvreté est devenue palpable, l’éclat éphémère de la richesse est chaque jour plus éblouissant.

 

Je n’avais jamais rencontré de vrais esclaves

Une petite maison de banlieue, discrète, sans charme, grise, comme cachée au milieu d’autres maisons au charme suranné. Il y avait plusieurs pièces, elles étaient toutes occupées et équipées sur le même modèle : 10m²environ meublés par deux ou quatre lits, un réchaud électrique et un rice-cooker posés sur un réfrigérateurs, des tables de finitions, des rouleaux de tissus, une machine à coudre professionnelle, des étiquettes de vêtements de marque vendus parfois très chers, des cintres par centaines…

Je me rappelle aussi l’odeur acre de l’huile de machine mêlée à celle de cuisson, celle du poisson séché dans une atmosphère confinée. Les fenêtres étaient toutes obstruées pour qu’on ne voie rien de l’extérieur, seuls quelques aérateurs en plastique agitaient leurs hélices en grinçant aux gré des vents extérieurs.

 

Stéphane Chauvet - Photographe humaniste -Démantèlement d'ateliers clandestin - Paris - 1997 - Droits réservés - Photographie Stéphane Chauvet

Du lait pour bébé dans les chutes de tissus…

Dans l’une de ces pièces, il y avait du lait pour bébé posé sur une table de finitions parmi les chutes de tissus. Elle était « habitée » par un enfant, son père et sa mère. Ils étaient chinois. Leur petite fille devait avoir un an ou deux, je la voyais dans les bras de sa mère qui pleurait. Elle nous regardait en silence, nous, des étrangers dans son monde aux huis clos. Son regard errait dans la pièce, cherchant un secours qu’elle ne pouvait pas trouver. Son père, menotté, accablé sur sa chaise, conscient de l’immensité de l’inconnu qui s’annonçait à eux était terrassé, Atlas était vaincu .

C’est une autre réalité que j’ai rencontrée ce jour là car, auparavant, je n’avais jamais rencontré de vrais esclaves.

 

Je n’ai jamais su et ne saurai jamais

Je n’ai jamais su si elle était née là, en esclavage… Jamais su si nous étions les premiers étrangers qu’elle rencontrait… Jamais su quel avenir elle aurait, ils auraient…

Je ne saurai jamais quel Présent pousse des gens à tout quitter en s’endettant pour payer des passeurs sans aucun scrupule. Quel Eldorado ont-ils imaginé et espéré. Proportionnellement, ils sont peu nombreux à faire tous les sacrifices, jusqu’à celui de leur vie pour un peu d’espoir. Cet espoir d’une vie décente est de « l’autre côté »: de l’autre côté de la mer, de la montagne, de la frontière, du mur, du périphérique…

Ils sont si peu nombreux à oser emprunter leur « Yellow brick road » en espérant trouver juste un peu d’humanité et de ce confort que nous fabriquons chez eux et importons à prix cassés… A vies sacrifiées! Ils nous paraissent pourtant si nombreux…

Dans cet Exode la plupart ne rencontrera que la « méchante sorcière de l’Ouest ».

 

Quel est le vrai prix des choses?

J’ai ressenti tristesse, compassion, une forme de honte mêlée à une colère sourde et grandissante. Depuis, je me pose cette sempiternelle question: quel est le vrai prix des choses?

Ils vivent leur exode ainsi ces esclaves « modernes »: de servitudes en servitudes. Ils fuient pauvreté, guerre, torture, viol, avec l’Espoir pour seul viatique. Ils espèrent ainsi offrir à leur descendance une vie meilleure que la leur, un autre départ.

 

Rendre à ces esclaves leur humanité

A l’heure où « La Bête » vêtue de sa chemise noire étend ses tentacules sur les frontières alpines. A l’heure où certains se mettent en marche pour protester contre le traitement réservé aux réfugiés tentant de fuir des guerres que le fantasme du « miracle économique » a fomenté pour satisfaire l’hégémonie d’une économie déshumanisée assujettie à la soif de l’or de ceux qui ne s’en cachent même plus. En ce 1er mai 2018, jour de la fête du travail, j’ai choisi ces deux images pour rendre hommage et leur humanité à ces esclaves qui ont tout abandonné pour la quête d’une juste Liberté et d’un avenir prospère dans un monde meilleur… A ceux qui ne souhaitent que vivre et travailler libres.

Et surtout… Je veux rendre hommage ici, à cette petite fille qui m’a donné ce regard, cet aigre-doux matin de printemps 1997, le jour où je suis devenu un photographe humaniste.

 

Stéphane Chauvet – Photographe storyteller